Evaluation : qui, quand, pourquoi, comment ?

Article paru dans le dossier sur l’évaluation du numéro 3 de La Revue de l’Education. Lire sur ce blog également l’interview de Michel Lussault, celle de Paul Andréo ainsi que l’article sur les différents types d’évaluation.

 

En France, évaluation signifie souvent notation, de par la place de la note dans le système scolaire français et par l’attachement qu’y portent les différents acteurs – monde éducatif, responsables politiques, familles. Or, les termes « évaluation » et « évaluer » renvoient à une panoplie d’idées, de processus, de phénomènes bien plus étendue que la simple question de la notation et qu’il s’agit de bien comprendre pour appréhender le problème. Qu’est-ce qu’évaluer ? Qui évalue ? Comment évalue-t-on ? Si, dans le milieu scolaire, d’autres évaluations existent (comme l’évaluation des enseignants ou celle du système scolaire), nous nous intéresserons ici uniquement à l’évaluation des apprentissages.

Alors, qu’est-ce qu’évaluer ? Pour Pascal Bressoux, professeur en sciences de l’éducation à l’université Pierre-Mendès-France (UPMF) de Grenoble et membre du Cnesco (Conseil national pour l’évaluation du système scolaire), l’évaluation « consiste à attribuer de la valeur à un objet (action, production, personne, etc.). Il s’agit donc d’un jugement normatif, non d’un jugement de fait ; alors que ce dernier exprime une réalité telle qu’elle est, le jugement évaluatif s’en distingue fondamentalement car son objet est examiné du point de vue d’une norme qui le dépasse. Cette norme étant fondamentalement sociale, la production de valeur est nécessairement dépendante du contexte social, voire institutionnel dans lequel elle se réalise. (…) Il s’agit d’un processus complexe qui intègre un ensemble de facteurs : caractéristiques sociales des élèves, normes sociales, contexte de la classe. » (1) Plus clairement, l’évaluation à l’école, c’est « se prononcer sur l’acceptabilité d’une situation donnée par rapport à une situation voulue », selon Charles Hadji, professeur émérite en sciences de l’éducation et spécialiste de la question (2).

L’évaluation, ensuite, peut avoir plusieurs significations. Elle peut informer l’élève, l’enseignant ou la famille sur le niveau d’apprentissage ; elle peut aider aux apprentissages ; elle peut également classer, trier et sélectionner les élèves. Elle peut comparer l’élève à la norme, à lui-même ou aux autres. Répondre à la question « pourquoi évaluer ? » renvoie inévitablement à la question : « comment évaluer ? ». Autrement dit, la façon d’évaluer renseigne sur les fins attendues de l’activité d’évaluation (voir l’article sur les différentes formes d’évaluations).

Qui évalue ? La plupart du temps, en France, ce sont les enseignants qui évaluent, mais « sous les formes prescrites par l’Institution, bien que chaque enseignant ait une certaine forme liberté », précise Olivier Rey, responsable du service Veille & Analyses de l’Institut français de l’éducation (IFE) à l’ENS de Lyon, spécialisé sur les questions d’évaluation. Ainsi, l’Education nationale « fixe les attentes », selon Charles Hadji, permettant ensuite à l’enseignant d’évaluer en fonction de celles-ci. Il semble d’ailleurs que cela tend à s’accentuer. En effet, si « l’évaluation a longtemps été en France le refuge de la liberté pédagogique des enseignants, les enseignants français ayant pendant longtemps bénéficié d’une marge de manœuvre individuelle sur le sujet, depuis une dizaine d’années, la France a clairement rejoint le mouvement de réformes internationales qui rendent les réglementations plus prescriptives. C’est le cas, récemment, avec le développement du « nouveau socle commun de connaissances, de compétences et de culture » qui comporte de nouveaux critères d’évaluation des élèves par les enseignants », explique un rapport du Cnesco de décembre 2014 (voir l’interview de Michel Lussault). L’élève peut aussi évaluer, lors de corrections de groupe ou en s’auto-évaluant. Toutefois, le rapport du Cnesco note que « l’auto-évaluation fait partie des modes d’évaluation encore peu mobilisés par les enseignants français ».

Qu’est-ce qu’on évalue ? De la même manière que la question « pourquoi évalue-t-on ? », cette interrogation est éminemment politique. Le débat très ancien sur le rôle de l’école entre dans ce champ : doit-elle instruire ou éduquer ? Si, aujourd’hui, cette dichotomie ne semble plus d’actualité (l’école éduque et instruit), il en reste des traces. Ainsi, l’école doit-elle enseigner des connaissances ou des compétences, voire des savoir-être et des savoir-faire ? En France, l’école évalue tout cela à la fois. L’exemple le plus probant se situe à la fin la troisième. Depuis 2005 et la mise en place du socle commun de connaissances et de compétences, tous les élèves sont évalués, en fin de collège, sur des connaissances, des compétences, des capacités et des savoir-être avec la double évaluation que constitue le diplôme national du brevet et le livret personnel de compétences.

Quand évaluer ? La question du « quand » peut avoir deux significations : « quand » dans le processus d’apprentissage et « quand » dans la scolarité. En ce qui concerne la première proposition, on peut évaluer au début, en cours ou à la fin de l’apprentissage d’une leçon. La forme de l’évaluation sera alors différente (voir article sur les différents types de l’évaluation). Concernant le moment de l’évaluation dans la scolarité, « les élèves sont évalués par les enseignants dès la scolarisation, même si ce n’est pas forcément institué, souligne Charles Hadji. C’est une des activités cognitives les plus courantes chez l’être humain. »

Avec quels outils ? « Lorsque l’on parle d’outils d’évaluation, on ne parle que de la note et il y a beaucoup d’amalgames, explique Charles Hadji. En fait, il y a trois sortes d’outils qui se succèdent dans la démarche d’évaluation : d’abord, l’enseignant déclenche un comportement chez l’élève puis l’observe ; ensuite, il y a la lecture analytique du produit ou de la prestation ; enfin, il y a l’outil de communication, qui ici peut être la note et le bulletin que l’on donne aux parents. » La première étape peut prendre des formes différentes : un devoir écrit, un oral, un travail de groupe, etc. Selon le rapport du Cnesco, « la France privilégie les formes traditionnelles d’évaluation comme les devoirs écrits dont le contenu est laissé à la discrétion de l’enseignant. Pratiquer l’interrogation des élèves à l’oral, devant les autres élèves de la classe, est aussi une pratique assez banalisée en France où 50 % des enseignants du premier cycle du secondaire déclarent faire répondre régulièrement les élèves à des questions devant la classe. » En outre, il est préférable que les critères d’évaluation soient précis et annoncés aux apprenants, de même qu’elle ne doit pas être un piège pour eux. L’outil de communication, soit la manière de rendre compte de l’évaluation, peut également varier, notamment selon le moment de la scolarité. En effet, si, au cours des différents moments de la scolarité, « il n’y a pas de changement institutionnalisé de manière d’évaluer, il y a de plus en plus un formatage par l’examen terminal : le bac conditionne les évaluations et les apprentissages » estime Charles Hadji. Ainsi, au début de la scolarité, au cycle 1 (de la toute petite à la moyenne section de la maternelle), les « outils de communication » prennent la plupart du temps la forme d’appréciations littérales ou de différents codes (couleurs, signes, etc.) La note chiffrée n’est quasiment pas présente à ce niveau de la scolarité, alors qu’elle l’est parfois au cycle 2 (de la grande section au CE1). En effet, selon un rapport de l’Inspection général d’octobre 2013, 20 à 30% des élèves de ce niveau sont évalués par des notes chiffrées ou par des lettres (parfois modulées par des + ou -). Dans la majorité des cas, l’évaluation se fait par compétences et par validation d’acquis. Au cycle 3, l’évaluation par une note chiffrée se répand, notamment pour préparer les élèves au secondaire (collège et lycée) où les notes chiffrées sont la manière la plus couramment utilisée pour évaluer.

(1) Les 100 mots de l’éducation, dir. P. Rayoux et A. van Zanten (puf).

(2) Auteur notamment de « Evaluation, règles du jeu » (ESF) et « Faut-il avoir peur de l’évaluation ? » (Broché)

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3 réflexions sur “Evaluation : qui, quand, pourquoi, comment ?

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