Le sport à l’école, « grand vecteur de vivre-ensemble »

Article paru dans le dossier sur le sport à l’école du numéro 388 de La Voix des Parents (lire également l’interview de Patrick Kanner, ministre de la Ville, de la Jeunesse et des Sports, et celle de Laurent Petrynka, directeur national de l’UNSS)

 

Juvénal, poète latin des Ier et IIème siècles, est peut-être celui qui a, bien avant l’heure, le mieux défini l’Education physique et sportive (EPS). L’auteur de la fameuse maxime « Un esprit sain dans un corps sain » avait en effet parfaitement résumé l’objectif du sport à l’école. Le 16 septembre dernier, lors de la 6ème édition de la Journée nationale du sport scolaire, la ministre de l’Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem, a en quelque sorte développé cette idée : « Le sport est porteur de nombreux bienfaits, pour la santé, le bien-être mais aussi pour l’apprentissage de la sociabilité et le respect des valeurs républicaines. »

Au sein de l’école française, le sport, mais aussi les activités artistiques que contient l’EPS, ont ainsi une place importante : au moins trois heures d’enseignement hebdomadaire, du CP à la 3e. En outre, l’EPS est l’une des trois disciplines obligatoires, avec le français et les mathématiques, lors du concours de recrutement de professeurs des écoles. Cela montre que la société est consciente de ses apports pour les jeunes citoyens. « L’EPS permet aux enfants de développer d’autres capacités que les autres matières, explique Elodie Vieugué, professeure des écoles à Bourges. Elle est unique et indispensable au niveau du développement personnel, de la motricité, du langage, des valeurs culturelles… » « C’est la seule discipline qui travaille le corps, ajoute Claire Pontais, secrétaire générale adjointe du SNEP-FSU, principal syndicat d’enseignants d’EPS. On apprend par le corps et de son corps, à acquérir des techniques, à se connaître, à partager avec les autres, à acquérir une liberté de mouvement et à prendre des habitudes de pratiques régulières pour s’insérer au mieux dans la société. »

Les programmes d’EPS donnent alors un cadre pour amener tous les élèves à acquérir ces compétences. Celui-ci correspond davantage à des domaines qu’à des activités précises. « Actuellement, le programme reconnaît huit champs d’apprentissage : performance, activité artistique, de pleine nature, etc., explique Sylvie Guy, responsable du master MEEF (Métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation) EPS 2nd degré à l’ESPE (Ecole supérieur du professorat et de l’éducation) de Lyon. L’idée est que les élèves aient un échantillon relativement large des activités qui se pratiquent dans notre société. Mais chaque enseignant à la liberté dans les choix des activités : par exemple, pour celles de pleine nature, l’enseignant peut choisir l’escalade ou la course d’orientation. » Les activités varient également selon le moment de la scolarité. En maternelle, l’EPS insiste sur les manières de se déplacer, sur les jeux puis, plus l’élève grandit, plus les notions de pratique sportive et de performance sont introduites. L’évaluation évolue également selon les classes d’âge. « En primaire, il n’y a quasiment que l’auto-évaluation, explique Claire Pontais. L’important, en EPS, est que l’élève sache s’il progresse et ce qu’il doit faire pour s’améliorer. Au collège, l’enseignant évalue à la fois la performance sportive, la place de l’élève dans le groupe et s’il dépasse le stade du jeu. »

Le futur programme d’EPS, présenté le 18 septembre dernier par le Conseil supérieur des programmes (CSP) et qui entrera en vigueur à la rentrée 2016, garde la même philosophie. Ils renvoient à l’acquisition de cinq compétences : développer sa motricité et apprendre à s’exprimer en utilisant son corps ; s’approprier par la pratique physique et sportive des méthodes et des outils ; partager des règles, assumer des rôles et des responsabilités ; apprendre à entretenir sa santé par une activité physique régulière ; s’approprier une culture physique sportive et artistique. « Le programme devait mettre en lien les trois dimensions de l’EPS : la motricité, la culture sportive et la santé », précise Eric Favey, qui a piloté le groupe du CSP en charge de l’élaboration du programme d’EPS. Durant les neuf années de scolarité, les cinq compétences vont être travaillées à travers quatre champs d’apprentissage et non plus huit comme précédemment : produire une performance optimale ; adapter ses déplacements à des environnements variés ; s’exprimer devant les autres par une prestation artistique et/ou acrobatique ; conduire et maitriser un affrontement collectif ou interindividuel. Le programme donne alors davantage de liberté aux enseignants dans le choix des activités. « Avant, on disait que les programmes étaient trop contraignants mais là, on est tombé dans l’excès inverse, soupire Claire Pontais. Il n’y a plus d’indications et seuls ces quatre groupes sont obligatoires durant un cycle. Autrement dit, un élève pourra, si personne n’y fait attention, ne jamais faire certaines activités. » « La nouveauté de ces programmes est qu’ils ne cherchent pas à dire ce que les enseignants doivent enseigner mais ce que les élèves doivent avoir acquis et compris », répond Eric Favey. Le texte prévoit que chaque académie puis chaque établissement réfléchisse aux activités à proposer et aux objectifs à atteindre en fonction des élèves et des installations dont ils disposent, dans le but d’éviter des prescriptions impossibles à réaliser. « On ne peut pas dire : « Vous devez faire du rugby », si l’enseignant ne dispose pas d’un stade de rugby… », justifie Eric Favey. Car le manque d’installations est un problème récurrent, pouvant limiter voire diminuer les enseignements d’EPS. Au moment où l’on célèbre l’année du sport à l’école, certains en profitent pour lancer un appel : « Il faut que cette année amène une prise de conscience politique sur les apports de l’EPS, revendique Gérard Géron, formateur EPS en MEEF 1er degré à l’ESPE de Marseille. Par exemple, un décret vient d’établir qu’il faut que tous les enfants sachent nager en sixième. Or, on diminue les moyens aux collectivités qui sont alors obligées de fermer des piscines… » Autre frein à la pratique de l’EPS, le manque de formation pratique des enseignants. Dans le secondaire, les futurs enseignants d’EPS font d’abord une licence STAPS puis le master MEEF. « En M1, on prépare le concours et en M2, on revient sur nos expériences car nous sommes à mi-temps enseignants, explique Lamia Haoues, en M2 à l’ESPE de Lyon. Or, avant d’enseigner, si j’ai certes fait plusieurs stages, ils relevaient surtout de l’observation… » Pour le premier degré, la situation paraît plus inquiétante encore. « En une quinzaine d’années, on est passé en M1 de 120 heures de formation EPS par an à 42 heures, déplore Gérard Géron. En deuxième année, on a, par an, 12 heures de cours d’EPS… Beaucoup se rendent compte seulement devant les élèves de la complexité de faire cours d’EPS, de tenir sa classe… On les jette dans l’eau bouillante. » Alors, parfois, les écoles font appel à des intervenants extérieurs, mais cela à un coût pour l’établissement. Conséquence : « Certains nous disent : « Moi, j’ai arrêté de faire cours d’EPS… », raconte Gérard Géron. Lorsque l’on n’est pas préparé, ça crée une grosse pagaille dans les cours qui suivent et les profs ne peuvent plus faire maths ou français… Et, dans l’esprit des gens, des parents, le sport n’est pas prioritaire et la pression est telle sur l’acquis des fondamentaux qu’il est parfois laissé de côté. »

Pourtant, la pratique de l’EPS n’est pas forcément contradictoire avec l’acquisition des fondamentaux. « Les élèves travaillent les maths en calculant les distances et le temps, l’histoire des arts avec le cirque, le français et l’oral puisque les programmes insistent sur la verbalisation de ce que les élèves font en EPS, les SVT avec les réactions du corps à l’effort… », relève Elodie Vieugué. « Cela donne du sens, note Lamia Haoues, et montre aux élèves que l’EPS n’est pas un temps de récréation mais qu’ils sont là pour apprendre. » Pour apprendre, et pour vivre-ensemble, notion très présente en EPS. Les nouveaux programmes indiquent ainsi que « l’EPS a pour finalité de former un citoyen lucide, autonome, physiquement et socialement éduqué, dans le souci du vivre ensemble ». « Le sport est un grand vecteur de vivre-ensemble, assure Elodie Vieugué. On travaille les compétences sociales et morales : arriver à coopérer, respecter les règles, se respecter soi-même, son corps, les autres... » « Apprendre la tolérance, le partage, à jouer ensemble, en mixité, entre forts et faibles, ajoute Claire Pontais. On sait que ce n’est pas spontané et que ça s’apprend. ». Pour un corps sain et un esprit sain, dans une société saine.

 

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Témoignage :

Cindy Million, enseignante d’EPS dans un collège à Villeparisis (Seine-et-Marne)

« En EPS, il s’agit de développer des compétences motrices, méthodologiques (arriver à un but, définit un projet) et sociales (respecter la parole de l’autre, accepter l’autre malgré ses différences, trouver sa place dans un groupe). Par exemple, l’élève en difficulté et de taille assez grande peut éventuellement trouver sa place en tant que pivot dans l’équipe de basket et donner du sens à sa pratique. Le sport fédère les gens, amène de l’émulation collective. Dans mon collège, les 6e sont très demandeurs d’activités physiques. Du coup, on privilégie des sports à forte dépense d’énergie. Les activités évoluent en fonction du moment de la scolarité et des élèves. En 5e-4e, les élèves ont une méconnaissance de leur corps, et il s’agit de surpasser cela. Les programmes de 2008 étaient très précis dans les attentes. Les nouveaux laissent plus de liberté, même si rien n’empêche les enseignants de s’appuyer sur des fiches plus précises. Cela va nécessiter de créer un vrai travail d’équipe, pour cadrer les besoins des élèves et ne pas qu’ils aient toujours la même activité. Mais il faut croire en la conscience professionnelle des enseignants. »

 

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Zoom : Les sections sportives scolaires 

Les sections sportives scolaires sont les anciennes sections sport-études. En 2012, elles étaient plus de 3000 en France, pour environ 60 000 élèves et une centaine d’activité proposées. Ces sections, présentes uniquement dans le secondaire, accueillent des élèves souhaitant accéder à une pratique approfondie de la discipline sportive tout en suivant une scolarité classique. Le temps consacré à l’entrainement sportif est au minimum de trois heures hebdomadaires, en plus des cours d’EPS. Ces sections sont ouvertes à la demande du chef d’établissement, soumise à la décision du recteur. Le fonctionnement est assuré par un enseignant d’EPS ou un membre de l’équipe éducative. Ce sont des structures différentes de celle destinées à la formation des sportifs de haut niveau.

 

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Chiffres-clés hors école

(chiffres 2012)

45% des détenteurs de licences sportives ont moins de 20 ans.

26% des licences des fédérations unisports olympiques concernent des jeunes âgés de 10 à 14 ans. Certaines de ces fédérations ont plus de 70% de licenciés de moins de 20 ans : équitation, sports de glace, gymnastique, handball, judo, de même que les échecs dans les fédérations non-olympiques.

 

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Chiffres-clefs à l’école

Temps EPS hebdomadaire par classe (sauf cas particulier) :

– CP au CM2 : 3h, (108 heures par an).

– 6e : 4h

– 5e, 4e et 3e : 3h

– Lycée : 2 à 3h

A la rentrée 2015 :

  • – 2 700 000 élèves licenciés dans les fédérations sportives scolaires : 1 050 000 à l’UNSS (secondaire), 850 000 à l’USEP (primaire) et 800 000 à l’UGSEL
(enseignement catholique)
  • – 20 000 élèves et parents vice-présidents des AS du second degré
  • – 3 000 sections sportives scolaires pour près de 80 000 élèves.

 

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Interview :

 Cécile, étudiante en M2 MEEF 1er degré à l’ESPE de Marseille

 

Quelle formation recevez-vous au niveau de l’EPS ?

Le M1 est consacré à la préparation du concours, avec des cours sur l’organisation des activités, dans des situations que l’on imagine. Le problème est qu’on imagine alors que l’on a des élèves attentifs, tout le matériel nécessaire, alors que c’est rarement le cas en vrai… En M2, c’est plus concret puisque l’on part de nos expériences de stages (les M2 sont à mi-temps en cours à l’ESPE, à mi-temps enseignant en classe), on évoque nos difficultés et on essaie d’y apporter des réponses.

La formation est-elle alors suffisante en EPS ?

On ne nous confronte pas aux problématiques de terrain. Mais c’est logique, car l’on prépare le concours qui est théorique. Là, par exemple, dès que je sors les élèves de la classe pour faire EPS, c’est très compliqué. En M1, on peut voir comment faire une activité rugby, sauf que quand je mets en place cette activité avec mes CM2, ils partent dans tous les sens en courant… De plus, on est assez isolé : on n’a que deux visites de nos deux tuteurs par an.

N’êtes-vous alors pas tentée de mettre de côté l’EPS ?

Je me fais violence pour faire EPS car je sais que c’est important et, pourtant, j’ai des conditions privilégiées avec un terrain de sport attenant à l’école, du matériel… Certains de mes camarades se retrouvent avec seulement la cour de l’école et des arbres partout au milieu. Comment faire un sport collectif avec ces conditions ? Je peux comprendre les enseignants qui décident de ne plus faire d’EPS. Mais si on enlève l’EPS, on enlève une part de la richesse de l’école, de sa diversité.

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3 réflexions sur “Le sport à l’école, « grand vecteur de vivre-ensemble »

  1. Pingback: Patrick Kanner : « Ce que l’on n’investit pas dans le sport, on le paie plus tard en réparation sociale » | Le Canard de l'Education

  2. Pingback: Laurent Petrynka : « L’UNSS a dans son ADN la notion d’accessibilité  | «Le Canard de l'Education

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